Il était une fois un ministre autoproclamé « Inflexible ».
Il avait choisi ce surnom en se souvenant qu’un de ses prédécesseurs, nommé « Droit dans ses bottes » à force de rester dans cette position de manière prolongée, avait été contraint de finir en charentaises. Bref, l’Inflexible adorait raconter des histoires au Peuple. Il racontait toujours la même car il pensait que le Peuple, comme les enfants, aime entendre la même histoire. Ça l’aide à s’endormir.
Alors l’Inflexible (qui est un peu poète), aimait à conter qu’autrefois les hommes étaient flexibles. Dès le plus jeune âge, on leur apprenait toutes sortes d’exercices : s’agenouiller, retirer son béret et incliner la tête lorsqu’ils croisaient le curé, le patron, le maître. Très tôt également, ils s’exerçaient à des travaux qui assouplissaient l’échine comme glaner dans les champs ou encore pousser des wagonnets dans les mines.
Puis, peu à peu, les hommes s’étaient redressés. Ils avaient appris à se tenir droits. Du coup, certaines habitudes disparurent, des traditions tombèrent en désuétude. On ne s’agenouillait plus autant, on enlevait plus son béret ; on portait d’ailleurs de moins en moins de béret, remplacé progressivement par la casquette, d’où une expression restée célèbre dans la presse conservatrice, « salopards à casquettes », qui en 1936 désignait les ouvriers en grève.
La situation évolua de mal en pis. Nombre de travailleurs des champs et des villes ayant acquis une raideur de la nuque et une psychorigidité inquiétante. On aboutit alors à une grave crise : la rigidité du marché du travail.
Inflexible décida alors de prendre les choses en main, de restaurer un art de vivre pour lequel il cultivait une secrète nostalgie.
Convoquant prévôts et maréchaussée,
Entonnant les trompettes de la renommée (c’était un poète, ne l’oublions pas),
Il rétablit au grand galop :
- durée du travail
- apprentissage à 14 ans
- mise au pilori des familles défaillantes
- travail de nuit pour les femmes et les moins de 18 ans
- CNE
- CPE
Les travailleurs des villes et des champs allaient pouvoir retrouver les chemins de l’effort et de la vertu, et, pour cela, réapprendre les gestes oubliés de leurs ancêtres : s’agenouiller, hocher la tête, dire merci patron, se montrer disponibles, souriants, mobiles…
Ils devinrent flexibles et eurent beaucoup de désagréments.